
Nora Lakhéal était l’invitée de Vauban, École et Lycée Français de Luxembourg, mardi 6 octobre 2026, pour une conférence consacrée à son parcours hors norme. De son enfance à Barbès à la lutte antiterroriste, de la philosophie à l’écriture de scénarios, l’ancienne policière a livré pendant près de deux heures un témoignage profondément humain sur l’engagement, la transmission, la jeunesse et la capacité à se dépasser.
La rencontre, organisée à l’amphithéâtre Jeanne Moreau de Vauban sous le titre « Une femme au service de l’État », a permis au public de découvrir une personnalité dont le parcours semble avoir été construit autour d’un même fil conducteur : ne jamais accepter que la place assignée par les autres soit forcément celle que l’on doit occuper.
De l’enfant de Barbès à l’envie de comprendre le monde
Nora Lakhéal revient d’abord sur son enfance dans le quartier populaire de Barbès, à Paris. Elle grandit dans une famille modeste. Son père travaille dans le bâtiment, sa mère comme femme de ménage et concierge.
Très jeune, elle comprend que l’école et les livres peuvent lui ouvrir d’autres horizons.
Une voisine joue alors un rôle déterminant. Elle lui prête des ouvrages, l’aide en mathématiques et, surtout, lui permet de porter progressivement un autre regard sur elle-même.
Cette rencontre apparemment ordinaire devient l’un des fondements de son message actuel aux jeunes : une personne qui tend la main peut parfois modifier toute une trajectoire.
La philosophie occupe rapidement une place essentielle dans sa vie. Marx, Freud, Kant, Nietzsche ou Kierkegaard accompagnent ses interrogations sur les inégalités, la condition humaine, la liberté et notre place dans le monde.
Elle étudie ensuite la philosophie à la Sorbonne avec, initialement, l’idée de devenir professeure.
La boxe, la liberté et le refus de « rester à sa place »
À 18 ans, la rupture avec sa famille est brutale. Ses parents imaginent encore un retour vers la Tunisie et un avenir conforme à leur conception de la protection familiale. Nora Lakhéal, elle, veut choisir sa vie.
Elle quitte le foyer et poursuit ses études.
La boxe française devient parallèlement un exutoire et une école de volonté. Cette discipline lui rappelle paradoxalement ses origines familiales puisque plusieurs proches ont pratiqué la boxe.
Cette volonté de choisir son propre chemin reviendra plusieurs fois au cours de la conférence.
Des années plus tard, lorsqu’une supérieure lui demandera « d’apprendre à rester à sa place », cette phrase provoquera chez elle un véritable déclic. Elle décidera d’écrire pour raconter son parcours et, surtout, transmettre aux jeunes l’idée qu’ils ne doivent pas eux-mêmes limiter leurs ambitions.
Entrer dans la police pour agir
Son entrée dans la Police nationale constitue pourtant un choix qui surprend son entourage.
Une expérience familiale avec la justice, mais aussi certaines situations vécues comme injustes, nourrissent sa réflexion. Nora Lakhéal veut agir de l’intérieur et servir une République dont elle croit aux principes.
Après le concours de gardien de la paix, ses premières missions lui paraissent néanmoins trop éloignées de cette volonté d’action.
Elle demande alors à rejoindre des secteurs réputés difficiles de Paris et arrive dans le 20e arrondissement. Police secours, puis brigade anticriminalité de nuit : elle découvre enfin le terrain.
Son parcours prend une nouvelle dimension après les attentats du 11 septembre 2001.
Première femme dans une unité antiterroriste

Les services de renseignement cherchent alors à recruter une femme capable d’évoluer dans certains environnements où les policiers masculins peuvent difficilement intervenir.
Nora Lakhéal est observée pendant plusieurs mois sans le savoir avant d’être approchée.
Elle pense d’abord à une plaisanterie.
Mais la proposition est bien réelle : intégrer une unité spécialisée et participer à des missions de surveillance, de filature et d’infiltration dans des milieux liés à l’islamisme radical.
Elle devient ainsi la première femme à intégrer la section des Renseignements généraux consacrée à la lutte antiterroriste, un élément également rappelé dans la présentation officielle de la conférence par Vauban. (Vauban)
L’une de ses premières missions va durer 18 mois.
Elle doit changer d’apparence, apprendre de nouveaux codes, construire un personnage et se fondre entièrement dans son environnement. Elle raconte notamment avoir dû adapter elle-même ses vêtements afin de pouvoir accéder rapidement à son arme si une situation l’exigeait.
À cette époque, aucune femme ne l’avait précédée dans cette fonction. Il n’existait donc ni modèle ni retour d’expérience féminin sur lequel s’appuyer.
Infiltration : quand le personnage menace de prendre toute la place

Pendant cette longue mission, Nora Lakhéal devient une autre femme.
Elle coupe pratiquement tout contact avec sa famille et vit sous une identité construite pour les besoins de l’opération.
La difficulté n’est alors plus uniquement physique. Elle devient psychologique : comment jouer un personnage pendant des mois sans perdre celui que l’on est réellement ?
Un épisode raconté à Vauban illustre la dangerosité de cette période.
Après plusieurs mois de surveillance, l’homme qu’elle suit se retourne soudainement vers elle à la sortie d’une mosquée. Isolée de ses collègues pendant quelques minutes, elle se retrouve directement confrontée à celui qu’elle surveille.
L’homme cherche à la convaincre qu’elle appartient davantage à sa « communauté » qu’au pays qu’elle sert.
Nora Lakhéal lui répond qu’elle est fière de servir la France.
Avec le recul, elle reconnaît elle-même la part de courage mais aussi d’inconscience contenue dans cette réaction.
Radicalisation : comprendre les failles sans excuser la violence

Son expérience l’amène ensuite à travailler sur la prévention de la radicalisation.
Pour Nora Lakhéal, comprendre un mécanisme de radicalisation ne signifie jamais justifier la violence.
Elle distingue les idéologues déjà engagés dans une logique terroriste des jeunes susceptibles d’être attirés par leur discours.
Selon son expérience, l’une des principales portes d’entrée est le ressentiment nourri par l’humiliation.
Un jeune qui pense ne pas être respecté, reconnu ou considéré peut devenir vulnérable à un discours qui lui promet soudain une identité, une communauté et une mission.
D’où, selon elle, l’importance de l’éducation, du dialogue et du regard porté sur la jeunesse.
« Être citoyen, c’est penser à l’autre »
C’est probablement l’un des messages les plus forts de cette soirée à Vauban.
Interrogée sur la citoyenneté, Nora Lakhéal répond simplement qu’être citoyen commence par penser à l’autre.
Pas nécessairement à travers de grands discours ou un engagement politique.
Cela peut vouloir dire participer à une association, aider son voisin ou simplement s’arrêter devant une personne en difficulté.
Elle raconte avoir récemment vu une femme allongée au sol tandis que plusieurs passants continuaient leur chemin. La femme s’était blessée à la cheville et ne pouvait plus aller chercher son enfant.
Pour Nora Lakhéal, la société se fragilise lorsqu’elle cesse de voir l’être humain qui se trouve devant elle.
Son regard se porte particulièrement sur les jeunes.
Elle refuse de résumer une génération à TikTok ou aux réseaux sociaux et regrette que l’on ne prenne pas suffisamment le temps de l’écouter.
« Ce sont les adultes de demain », rappelle-t-elle en substance.
De l’antiterrorisme à l’écriture de séries

Après une carrière qui l’a conduite des services de renseignement à la brigade criminelle du 36 quai des Orfèvres, puis de nouveau vers le renseignement, Nora Lakhéal a progressivement ouvert une nouvelle page.
L’écriture.
Son livre lui permet d’abord de transmettre son expérience. Puis vient une formation de scénariste.
Là encore, les refus se multiplient.
On lui explique parfois qu’elle n’est pas légitime. Qu’elle est une ancienne policière. Une femme. Qu’il existe déjà d’autres références dans le polar français.
Elle persévère.
À Vauban, elle révèle aujourd’hui travailler sur plusieurs projets, dont un polar destiné à la télévision, une série et même une comédie.
Son expérience devient matière à raconter.
Mais son message demeure le même : un refus ne doit pas devenir une condamnation définitive.
Une rencontre qui résonne particulièrement avec la jeunesse
Le lendemain de la conférence, Nora Lakhéal doit d’ailleurs poursuivre les échanges avec les élèves de Vauban suivant la spécialité cinéma-audiovisuel, autour de l’écriture et de la création de scénarios.
Une suite presque naturelle à cette rencontre.
Car derrière la policière, l’ancienne agente de renseignement, la philosophe, l’autrice ou la scénariste, c’est finalement la transmission qui semble aujourd’hui occuper une place centrale.
Son parcours n’est pas présenté comme une succession de réussites faciles.
Il est fait de pauvreté, de ruptures, de refus, de doutes, de sacrifices, de situations dangereuses et parfois de traumatismes.
Mais également de rencontres.
Une voisine qui donne des livres. Des collègues qui font confiance. Des personnes qui ouvrent une porte.
Et cette conviction, répétée sous différentes formes tout au long de la soirée : il faut essayer, même lorsque l’on pense que la réponse sera non.
La conférence de Nora Lakhéal illustrait pleinement la volonté de Vauban de proposer au-delà de l’enseignement des rencontres ouvertes sur les grands enjeux de société et les parcours de vie. L’établissement organise depuis plusieurs années un cycle de conférences destiné aux élèves, aux familles et au grand public. (Vauban)
À Luxembourg, devant parents, enseignants, élèves et visiteurs, Nora Lakhéal aura surtout rappelé une idée simple : nos origines peuvent expliquer une partie de notre histoire, mais elles ne doivent jamais décider à elles seules de notre destination.
https://communautefrancaisluxembourg.com/2026/10/04/nora-lakheal-conference-vauban-luxembourg/
J’adhère et je m’abonne gratuitement au canal Général Whatsapp de la Communauté des Français du Luxembourg
